Séduire, aimer, être aimé(e), avoir des enfants quand on est gros(se) : on en a parlé aux Rencontres du GROS

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Ariane Grumbach - L'art de manger

Un de mes mantras, et une réalité difficile à contester, c’est que chaque personne est unique, avec son histoire, son corps, sa vie, sa personnalité… Néanmoins, dans un monde valorisant à l’extrême les silhouettes idéalement minces, les personnes grosses vivent très souvent des difficultés communes, liées à leur apparence et aux stéréotypes qui y sont attachés. Y compris, bien trop souvent, dans le monde médical. Le thème des 16èmes Rencontres du GROS (Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids) la semaine dernière était « Amour Fécondité Kilos« . L’apparence joue un rôle qu’on ne peut nier dans les relations entre personnes. Alors, comment le fait d’être gros ou grosse influence la séduction entre individus, l’amour, la fécondité, la grossesse. Comment moins en subir les conséquences et moins en souffrir ? Et mieux l’accompagner côté monde médical ?

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Résultat d’une expérience mentionnée par Jean-François Amadieu

Faisons-en un point étape par étape (ce n’est pas vraiment un compte-rendu de cette riche journée).

D’abord, les racines du surpoids. On ne peut là encore pas généraliser mais beaucoup de personnes ont pris du poids suite à un traumatisme, des violences physiques, psychologiques ou sexuelles, une carence affective. Et aussi, du fait de la spirale des régimes parfois initiée très tôt, dès l’enfance. Jeanne Siaud-Facchin a rappelé, un peu dans la lignée de l’année dernière, les conséquences des carences affectives. Mais affirmé fortement que ce n’est jamais irréversible. Les liens, la tendresse, les rencontres, l’amour, les contacts physiques, serrer quelqu’un dans ses bras, une relation avec un thérapeute empathique, beaucoup de choses peuvent au fil du temps contribuer à « réparer » le manque ou la blessure psychique.

On a parlé aussi de la stigmatisation qui existe entre les enfants mais aussi parfois, pas si rarement que ça, au sein des familles. Venant des frères et sœurs, parfois cruels, mais aussi des parents. Consciemment ou pas. Par obsession de la minceur, préoccupation santé, peur du gras… On donne des surnoms, on fait des commentaires sur le corps, le poids, la nécessité d’un régime… Je suis parfois terrifiée, dans les récits de patientes, par les surnoms donnés par un parent à son enfant, peut-être simplement un peu plus rond que le reste de la famille. Avec des conséquences très néfastes : un cercle vicieux pour le poids car l’enfant risque fort d’accroître le rôle de réconfort de la nourriture, le rôle délétère des régimes qui le font manger en cachette, et une difficulté à construire son estime de soi qui risque de mener à un certain isolement.

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Diapositive de Nathalie Rigal

On grandit plus ou moins bien, on se libère ou pas de cette histoire. Et un jour, on songe à séduire. Gérard Apfeldorfer a détaillé les mécanismes de la séduction entre deux êtres. Séduire, c’est capturer l’attention : il a expliqué qu’on pouvait donc séduire en dehors des canons de la beauté de l’époque, en mettant en avant un trait saillant. Ensuite, une relation durable se batit sur l’empathie entre deux personnes qui se sentent semblables. Dans le cas des personnes grosses, le psychiatre a insisté sur la nécessité de travailler sur le sentiment de honte, émotion douloureuse répandue chez les personnes grosses. Cette honte d’être gros(se) est un frein puissant à se mettre en avant pour séduire et nouer des relations sereines et équilibrées. Ensuite, une fois la honte reconnue, mise à distance et acceptée (mais elle ne guérira jamais complètement, prévient-il), on peut repérer ce qui est un trait saillant chez soi puis s’entraîner à des développer des habilités sociales, être plus à l’aise, affirmer son corps, ne plus se cacher…Un long travail sans doute mais n’en vaut-il pas la peine ?

Une fois qu’on a trouvé « l’âme sœur », il est possible qu’on souhaite avoir des enfants. Comme il était dit plus haut, il est fréquent (sans généraliser) que la personne grosse, mal à l’aise avec son corps et fragile dans sa tête, mette du temps à nouer une relation durable, dans un monde qui affirme partout que beauté = minceur. Or, indépendamment du poids, il est prouvé que la fécondité, en particulier féminine, diminue avec l’âge. Il est moins simple d’avoir un bébé à 38 ans qu’à 25… Du coup, est-il sage de passer du temps à perdre du poids avant de tomber enceinte ? Ce n’est pas simple.

Si on est en surpoids, on a peut-être intégré le discours médical ambiant qu’il sera plus difficile d’avoir des enfants. Je vois parfois aussi chez mes patientes l’inquiétude du poids de grossesse, des kilos qui viendront s’ajouter à un poids déjà élevé. Pour ma part, je les rassure, je leur explique que le travail que l’on mène ensemble (écoute des sensations alimentaires, alimentation variée, travail émotionnel) régulera la prise du poids sans les mettre dans un état de restriction qui est vraiment à éviter durant la grossesse. Quand elle mange normalement, une personne en surpoids prend par ailleurs en moyenne moins de poids qu’une personne mince car les « réserves » fournissent naturellement une part des besoins du fœtus. Le Docteur Anne Laurent-Jaccard a par ailleurs insisté que le fait qu’il ne fallait pas fixer de normes de prise de poids ou d’apport calorique. L’important est de manger ce dont on a besoin au fil de la grossesse. J’ai plusieurs patientes qui ont mené une grossesse sans aucun problème, pris 5-6 kilos et accouché d’un bébé en pleine forme.

Une femme en surpoids peut, comme beaucoup d’autres femmes, rencontrer des difficultés dans son désir de grossesse. La perte de poids est souvent réclamée par les médecins. Surtout quand on se trouve en difficulté d’avoir un enfant. Qu’en est-il ? ll y a bien des conséquences réelles, constatées, du surpoids sur la fécondité :

– la fécondité diminue proportionnellement aux kilos en trop,

– le délai de conception est donc plus important car l’ovulation apparaît plus perturbée.

Mais, dans une démarche d‘AMP (Assistance Médicale à la Procréation), il est indispensable :

– de rechercher les causes d’infertilité, qui ne sont pas forcément du côté de l’ovulation. Une personne grosse, comme des personnes de tout poids, peut rencontrer des difficultés pour avoir des enfants mais ce n’est pas forcément à cause de son poids ! Il y a d’autres motifs d’infertilité.

– si on estime qu’une perte de poids est vraiment souhaitable car elle peut améliorer l’ovulation, le temps nécessaire est à mettre en regard de l’âge, et peut être modérée et sans restriction.

Malheureusement, certaines femmes non seulement prennent significativement du poids du fait des traitements hormonaux, mais peuvent vivre un parcours médical pénible, rencontrer sans cesse des médecins, des obstétriciens, qui vont les presser de perdre du poids avant d’envisager une grossesse. Sans forcément vérifier si c’est vraiment le sujet…

Une fois la grossesse en route, il faut garder à l’esprit qu’elle présente certains risques comme d’autres grossesses, ont dit les spécialistes. Des risques accrus de gros bébé, de bébé prématuré, de fausse couche. Donc elle doit être considérée, surveillée, accompagnée au même titre que d’autres grossesses à risque. Ni plus ni moins. L’obésité n’est pas une identité mais une particularité, a-t-on affirmé. Or, malheureusement, du fait de la stigmatisation trop fréquente par des médecins, des injonctions à maigrir, des affirmations exagérées sur les conséquences du poids, de nombreuses femmes vont craindre et éviter cette surveillance particulièrement nécessaire. Et peut-être du coup, augmenter les risques. Il est essentiel d’accompagner ces grossesses sans juger ni culpabiliser mais en informant avec clarté.

Il a été regretté qu’existent très peu de structures, non médicalisées, où des femmes en surpoids, enceintes ou en désir de grossesse, pourraient s’exprimer, par exemple des groupes de parole, où elles trouveraient soutien, encouragement mutuel, et information honnête et bienveillante. Car il ne s’agit pas de sur-médicaliser la grossesse (qui n’est pas une maladie !) mais en revanche de la surveiller de façon adéquate.

Quand on est obèse, on peut souhaiter envisager une chirurgie bariatrique. Comme la perte de poids qui en résulte est importante et crée des risques de carences, il est impératif de ne pas prévoir une grossesse trop vite et donc d’avoir un mode de contraception adéquat pour l’éviter (stérilet). Il est recommandé d’attendre deux ans pour que le poids diminue puis encore un an de stabilisation. Par ailleurs, dans un couple où la femme perd beaucoup de poids rapidement suite à une chirurgie, les rapports évoluent, il y a des changements psychologiques complexes parfois imprévisibles. Il apparait vraiment important de réfléchir au désir d’enfant en lien avec un souhait de chirurgie, de situer tout cela dans le temps, d’avoir conscience en amont de toutes les conséquences et s’y préparer en se faisant accompagner.

Bref, il me parait absolument impérieux et urgent de former les professionnels de santé à une écoute bienveillante, réelle et respectueuse quel que soit le poids ET à la connaissance et la compréhension non biaisées des conséquences du surpoids, notamment en vue d’une grossesse. Beaucoup de personnes font remonter les difficultés et comportements stigmatisants qu’elles rencontrent avec des professionnels de santé, notamment les gynécologues. Dans cette perspective, le GROS et le Centre d’Ethique Clinique de l’Hopital Cochin lancent une enquête pour recueillir des témoignages auprès de patientes et de gynécologues pour objectiver un peu le sujet et prendre la mesure du comportement éventuellement grossophobe, conscient ou pas, des gynécologues de ville.

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En parallèle, il me parait positif que se développent des mouvements de solidarité, de mise en commun de moyens et d’énergie pour s’affirmer en tant que personnes grosses, de lutte pour faire reculer la grossophobie, par exemple depuis peu, le mouvement Gras Politique qui était d’ailleurs présent. Le sujet est loin d’être nouveau, des associations comme par exemple Allegro Fortissimo se sont battues depuis longtemps sur ces sujets et même le terme grossophobie, rappelle Sylvie Benkemoun, vice-présidente du GROS, a été utilisé dès les années 90, et notamment popularisé par Anne Zamberlan. Mais il semble revenir sur le devant de la scène, sans doute en lien avec les possibilités de communication plus directe que permet internet. Ainsi, une demi-journée sur la grossophobie est organisée par la Ville de Paris le 15 décembre dans le cadre de la Semaine de lutte contre les discriminations. Si vous êtes intéressé(e), les inscriptions sont ici.

 

5 réponses
  1. JARDIN ANGLAIS
    JARDIN ANGLAIS dit :

    Merci Ariane pour un encore bon billet dont je viens de mettre le lien pour des « collèges » de Linecoaching qui ont évoqué le sujet de la fécondité sur un forum. Un billet qui tombe fort à propos ! Belle fin de journée. Evelyne

    Répondre

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